Gallimard Sciences humaines

  • Terres de sang : l'Europe entre Hitler et Staline

    Timothy Snyder

    • Gallimard
    • 12 Mai 2022

    ' Au début du XXIe siècle, alors que je concevais ce livre ', nous dit Timothy Snyder dans cette postface inédite rédigée à la veille de la guerre en Ukraine, ' il n'existait d'expressions familières que pour deux politiques de carnage : l'Holocauste et la Grande Terreur soviétique. Personne ou presque n'avait remarqué que dans les deux cas, les fosses de la mort étaient dispersées sur les mêmes territoires '. C'est par ces mots que Timothy Snyder complète le récit de la catastrophe au cours de laquelle, entre 1933 et 1945, 14 millions de civils, ont été tués par l'Allemagne nazie et l'Union soviétique stalinienne. Tous l'ont été sur un même territoire, que l'auteur appelle les ' terres de sang ' et qui s'étend de la Pologne centrale à la Russie occidentale en passant par l'Ukraine, la Biélorussie et les pays Baltes.
    Plus de la moitié d'entre eux sont morts de faim. Deux des plus grands massacres de l'histoire ayant précédé l'Holocauste - les famines préméditées par Staline, principalement en Ukraine, au début des années 1930, qui ont fait plus de 4 millions de morts, et l'affamement par Hitler de quelque 3 millions et demi de prisonniers de guerre soviétiques, au début des années 1940 - ont été perpétrés ainsi. Les victimes des deux régimes ont laissé de nombreuses traces. Tombées après la guerre de l'autre côté du Rideau de fer, elles sont restées dans l'oubli pendant plus de soixante ans et ne sont revenues au jour qu'à la faveur de la chute du communisme. Timothy Snyder redonne humanité et dignité à ces millions de morts privés de sépultures et les rappelle au souvenir des vivants.

  • Philosophie critique de la République

    Charles Renouvier

    • Gallimard
    • 21 Avril 2022

    Ce livre est une création. Il est formé de textes qui n'avaient jamais été réunis par leur auteur, alors qu'ils composent bel et bien un livre, et un livre d'un intérêt exceptionnel. Il offre l'exemple rare d'une réflexion philosophique menée à l'épreuve de l'actualité. L'auteur, Charles Renouvier, l'un des philosophes français les plus importants du XIXe siècle, est en effet un philosophe engagé avant la lettre. Grand militant de la cause républicaine, il s'en est fait le défenseur en même temps que le penseur dans un moment fécond de l'histoire de France, la décennie 1870, qui voit l'installation et l'enracinement durable, cette fois, de la République, la IIIe du nom. Il a fondé pour ce faire une revue, en 1872, la Critique philosophique, qu'il rédigeait presque à lui seul et qui accompagne, mois après mois, la difficile gestation du nouveau régime.
    Constatant la confusion et le flottement des idées du personnel républicain dans un contexte particulièrement tendu et troublé, il s'efforce de dégager une doctrine cohérente de la conduite à tenir vis-à-vis des institutions qui se cherchent. Une doctrine qu'il appelle justement "criticisme", en référence à la pensée kantienne. Dans cet esprit, il s'emploie aussi bien à éclaircir les principes fondamentaux engagés dans l'entreprise qu'à définir une méthode d'action politique ou à clarifier les enjeux des luttes politiques du moment, sans oublier de plaider pour les réformes qui s'imposent. Des modes de scrutin aux rapports entre l'Église et l'État, en passant par la décentralisation ou l'organisation de l'enseignement, ce sont toutes les questions brûlantes auxquelles est confronté le régime naissant qui se trouvent examinées à la lumière de leurs enjeux théoriques.
    Cet exercice de philosophie appliquée compose ainsi un véritable "traité de la République" qui éclaire de l'intérieur la signification d'un processus trop souvent réduit à un heureux produit des circonstances. Il permet d'y reconnaître un authentique moment philosophique.

  • Passer à l'âge d'homme : dans les sociétés méditerranéennes

    Daniel Fabre

    • Gallimard
    • 17 Février 2022

    Un ouvrage à part, une oeuvre à part, un auteur à part.
    Daniel Fabre, ethnologue et anthropologue, était un homme d'une activité débordante, de curiosités sans frontières et d'une érudition insatiable. Il a laissé, en disparaissant brutalement en 2016, à soixante-huit ans, une oeuvre dispersée en une quantité d'articles et d'essais que sa soif d'enrichissement et de perfectionnement perpétuels condamnait à un éternel inachèvement.
    De cet ensemble foisonnant se détachent deux axes principaux. D'une part, l'"invisible initiation" à la maturité masculine, spécialement dans les sociétés paysannes et méditerranéennes. D'autre part, l'attention au statut de l'écrivain et de l'artiste, les formes et les pratiques de l'expression littéraire.
    Chacun de ces centres d'intérêt fera, dans cette collection, l'objet d'un ouvrage. Voici le premier avec une présentation de l'auteur par Pierre Nora.

  • éthique

    ,

    • Gallimard
    • 25 Novembre 2021

    Que pourrait être une éthique démocratique ? Telle est l'interrogation qui donne son relief à la réflexion développée dans cette Éthique de John Dewey et James Hayden Tufts. L'édition de 1932 traduite ici conserve la clarté pédagogique d'un ouvrage conçu, dans sa version originelle de 1908, comme un manuel universitaire, mais elle est enrichie par la prise en compte des questions sociales et politiques surgies au cours des années terribles qui séparent les deux textes, de la Première Guerre mondiale à la crise de 1929. De l'échec des tentatives de moralisation des relations internationales aux défis d'une société livrée aux forces du marché et en proie à l'individualisme, l'actualité des thèmes imposés, de la sorte, par les événements reste la nôtre sous de nouveaux visages.
    La contribution de Tufts explore la façon dont chaque société sécrète son dispositif éthique. Dewey rappelle les traits des grandes philosophies morales avant de proposer leur dépassement, qui va de pair avec le dépassement du dualisme entre individu et société. La démocratie, fait-il valoir, a besoin d'une éthique en mesure de répondre aux revendications d'autonomie d'acteurs confrontés à des forces économiques et politiques aveugles.
    Une nécessité qui se trouve plus que jamais au coeur de l'espace public.

  • Les suicidés de Demmin : 1945, un cas de violence de guerre

    Emmanuel Droit

    • Gallimard
    • 18 Novembre 2021

    30 avril 1945 : Hitler se suicide dans son bunker de la chancellerie de Berlin. Au même moment, au nord de la capitale du Reich, des unités de l'Armée rouge s'apprêtent à investir Demmin, une petite ville de Poméranie-Occidentale à la confluence de trois cours d'eau : la Peene, la Trebel et la Tollensee.
    En faisant exploser les trois ponts qui enjambent la ville hanséatique, les dernières unités de la Wehrmacht rendent impossible tout repli des habitants vers l'ouest de l'Allemagne. Pris au piège, terrés dans leurs caves, ces derniers attendent anxieusement l'arrivée des Soviétiques, présentés depuis des mois par la propagande nazie de Goebbels comme des « bêtes bolcheviques ».
    Et puis tout bascule en quelques heures... Les Soviétiques transforment Demmin en un espace de violence, se livrant à des pillages et à des viols dans une ville en proie aux flammes d'un gigantesque incendie.
    Ce drame qui se joue à Demmin entre le 30 avril et le 4 mai 1945 est très particulier dans la mesure où ce déchaînement de violence conduit des centaines de personnes, à commencer par des femmes et des enfants en bas âge, à se suicider.
    Comment cette ville a-t-elle pu être le théâtre de cette « orgie de suicides » ?
    Ce suicide collectif a-t-il été le résultat d'un « mouvement de panique » ? A-t-il constitué de manière consciente une stratégie de sortie de guerre ? Dans quelle mesure le discours idéologique de fin du monde diffusé par les nazis a-t-il pu influencer le comportement collectif des habitants de Demmin ?
    En s'appuyant sur de nombreux témoignages, cette enquête historique cherche à comprendre et à donner du sens à cette « pulsion suicidaire allemande » en sortant des schémas interprétatifs globaux sur la violence de guerre.

  • L'hippodrome de Constantinople ; jeux, peuple et politique

    Gilbert Dagron

    • Gallimard
    • 28 Septembre 2021

    Presque toute l'histoire de Constantinople se résume et se concentre dans son hippodrome, le plus romain de ses édifices : d'abord un monument de la vie citadine parmi d'autres, au IVe siècle, il devient, aux Ve-VIe siècles et jusqu'à la prise de la ville par les croisés en 1204, la matrice d'une culture authentiquement populaire et un pôle de la vie politique.
    C'est moins à cette longue histoire et à ses prolongements légendaires qu'à la dynamique et la symbolique des jeux que s'intéresse ici Gilbert Dagron. Dépourvues en elles-mêmes de contenu social mais servant à l'expression d'affrontements de tous ordres, les courses donnent lieu à une étonnante confrontation entre un pouvoir célébré dans sa toute-puissance et un peuple porteur de légitimité.
    La rivalité des "couleurs", les Bleus et les Verts, dans l'hippodrome et parfois en dehors, se charge en effet de sens multiples, à la fois politiques, sociaux et religieux. Si les courses, déjà "laïcisées" à Rome même, sont condamnées par l'Église comme "païennes", c'est parce qu'on y redécouvre de vieux rituels sous-jacents et qu'elles exaltent, dans la Nouvelle Rome chrétienne, une religion de l'Empereur chrétien qui n'est pas tout à fait celle des clercs. Mais derrière l'indignation des chrétiens les plus ardents, il faut lire une fascination qui leur fait voir toutes sortes d'analogies et d'oppositions entre l'hippodrome et l'église, entre les courses et la liturgie.

  • Baudelaire, violence et poésie

    Jérôme Thélot

    • Gallimard
    • 25 Septembre 2021

    Que peut aujourd'hui la poésie - devant les fureurs de l'histoire, les souffrances des victimes, l'aridité métaphysique du temps présent - quand les sociétés, ayant perdu confiance en ses témoins, se sont détournées d'elle ? Quelle est la nécessité et quelle est la légitimité de la poésie, quand Baudelaire lui-même à la fin perdit la parole, attestant que perdre la parole est le fait moderne par excellence ?
    Mais Baudelaire posant cette question somme son lecteur d'y répondre en personne : de la reprendre où ses poèmes la laissent et de vouloir, avec lui, qu'à la fin de la poésie dans l'aphasie, personnelle ou collective, réponde une autre fin dans l'amour. Car il y a de la violence dans le langage, ce que le poème qui la reconduit peut au moins savoir - faisant de la poésie une recherche de ses propres conditions -, et il y a, plus précisément, un meurtre au fond des mots, que le poème qui en dérive peut aussi révéler - faisant de la poésie, autant qu'un drame sacrificiel, un acte de compassion pour la victime des mots.
    Ce livre où sont lus Le Spleen de Paris, Pauvre Belgique !, deux poèmes de la Correspondance et Les Fleurs du mal est consacré à la passion de Baudelaire : à sa dénonciation - éthique excédant l'esthétique - de la violence intérieure à la poésie, pour rendre enfin possible, au-delà des poèmes, une parole délivrée.

  • Christianisme et esclavage

    Olivier Grenouilleau

    • Gallimard
    • 2 Septembre 2021

    Pourquoi les Églises et les chrétiens ont-ils tant tardé à se mobiliser en faveur de l'abolition de l'esclavage ? Et comment a-t-on pu si longtemps s'accommoder de cette insoutenable contradiction associant une religion prônant l'amour de son prochain avec la réalité de pratiques esclavagistes attentatoires à la dignité humaine, parfois justifiées par des alibis religieux, voire génératrices de profits pour l'institution ecclésiastique ? À ce premier discours très critique en répond un second présentant l'histoire du christianisme comme celle d'une lente, nécessaire et logique maturation de l'idée abolitionniste, en quelque sorte contenue en germe dans son esprit.
    Aucune de ces explications univoques ne peut rendre compte d'une relation aussi complexe. Antique, médiéval, moderne ou contemporain, l'esclavage se recompose en effet en permanence, jouant un rôle plus ou moins important selon les époques, et touchant des populations différentes. Le christianisme, aussi, se recompose sans cesse. Et les débats se multiplient, s'enchevêtrent, se recombinent. Paul pense que le chrétien doit se faire esclave de Dieu pour se libérer du péché. Pendant des siècles on s'évertue à protéger de l'abjuration les chrétiens esclaves de non-coreligionnaires, tout en admettant qu'un chrétien puisse être esclave d'un frère en foi. La question concerne également l'Autre, musulman, Indien d'Amérique, Africain. Théologiens, institutions, simples chrétiens se questionnent, s'affrontent parfois. Aux fausses certitudes de certains répondent les doutes et l'engagement d'autres. Au XVe siècle, cela en est fini de l'esclavage des chrétiens par des chrétiens. Au siècle suivant, l'esclavage des Indiens est officiellement aboli dans l'Amérique espagnole, avant que ne se pose la question de celui des Africains.

  • Réflexions XII-XV : cahiers noirs 1939-1941

    Martin Heidegger

    • Gallimard
    • 29 Avril 2021

    Ce troisième volume des Réflexions regroupe les Cahiers XII à XV dont la rédaction court de 1939 à 1941. Comme les précédents, il témoigne de l'approfondissement décisif que connaît la pensée de Heidegger dans les années 1930 : non à la manière d'un "journal philosophique" écrit en contrepoint de l'oeuvre, mais plutôt d'un espace de travail et d'écriture où s'exerce ce qu'il nomme quelques années plus tard "un regard au coeur de ce qui est". S'y répondent les différents chemins explorés par cette pensée, toujours à nouveau repris d'un pas qui change librement de rythme et d'allure : la préparation d'un autre commencement dont l'enjeu est une métamorphose de l'être humain dans son rapport essentiel à l'être ; la remémoration du premier commencement grec où s'est initialement exposé ce rapport ; enfin, la méditation de l'histoire de ce premier commencement, histoire dont l'achèvement dessine le visage de notre époque, celui d'un monde soumis au déchaînement uniforme de la puissance. Au moment où les événements prennent en Europe un tour terriblement dramatique - le déclenchement de la guerre, le pacte germano-soviétique, l'attaque allemande en Russie -, les Réflexions consignées dans ces quatre Cahiers font face à cet inquiétant visage du monde, avec angoisse mais sans aucune déploration stérile, attentives avant tout à entendre, en retrait du vacarme public, "le bruit et la germination du temps" dont parlait Ossip Mandelstam.

  • Le cloître des ombres

    Jean-Claude Schmitt

    • Gallimard
    • 8 Avril 2021

    Imaginez qu'une foule d'esprits malins vous cerne. Vous ne les voyez pas, ou à peine, mais vous les entendez débattre entre eux des pièges qu'ils s'apprêtent à vous tendre. Ils s'emparent de votre corps, vous font parler, tousser, grogner, vous gratter malgré vous, déplacent à leur guise votre main ou votre pied et font même se mouvoir les cadavres. Telle fut l'expérience de l'abbé Richalm et d'une poignée de moines cisterciens de Schntal, en Allemagne du Sud, vers l'an 1200. La récente découverte de leur prodigieux dialogue sur les démons, le Livre des révélations, jette une lumière totalement nouvelle sur les croyances et plus largement sur la culture et la société de l'époque médiévale, tout en nous faisant partager l'angoissant confinement de ces hommes et des démons dans l'espace exigu d'un monastère. Le cloître des ombres rend compte de ce cas stupéfiant, en combinant les approches de la microhistoire et de l'anthropologie sociale et culturelle, et, en offrant pour la première fois, une traduction dans une langue moderne d'un témoignage sans équivalent sur la puissance des démons.

  • "Gare aux voleurs", "Ne tentez pas les pickpockets", "Protégez votre foyer", "Ne soyez pas cambriolable"...
    Ces slogans alarmistes qui saturent notre paysage sonore et visuel depuis plusieurs décennies témoignent d'une sensibilité aiguë au vol dont ce livre veut comprendre les fondements et les recompositions du XIXe siècle à nos jours.
    Il s'ouvre au lendemain de la révolution de 1830, dans une France qui célèbre la propriété, quand s'impose une morale dure aux voleurs, appuyée par une justice impitoyable. La protection des biens inspire des politiques de sécurité publique et des pratiques de surveillance privée (les serrures se renforcent, les chiens aboient, les voisins épient). Solidement enraciné, ce consensus propriétaire résiste au défi des contestations politiques, des crises et des guerres du XXe siècle, mais il cède sous la pression des mutations sociales et culturelles qui s'accélèrent avec les années 1960-1970. Au temps des assurances et de la consommation de masse, le vol n'est plus la menace prioritaire ; plus banal, il n'en reste pas moins le principal facteur de l'insécurité moderne.
    Fondé sur de foisonnantes sources originales, ce livre explore deux siècles d'histoire de France dans ses aspects les plus méconnus ; sous les auspices d'Arsène Lupin et de Jean Valjean, il s'intéresse autant aux exploits criminels des bandes organisées qu'aux menus larcins des voleurs de poules (ou même de livres) ; il questionne aussi bien le statut disputé des objets trouvés que le drame des pillages par temps de guerre. Essai érudit et enlevé, il éclaire notre rapport complexe à la propriété et au vol pour expliquer les enjeux contemporains de la sécurité.

  • L'homme ; sa nature et sa position dans le monde

    Arnold Gehlen

    • Gallimard
    • 21 Janvier 2021

    Arnold Gehlen (1904-1976) est l'un des protagonistes majeurs, à côté de Max Scheler et de Helmuth Plessner, de l'anthropologie philosophique, vaste courant encore méconnu qui a traversé le XXe siècle en dialoguant avec la plupart des écoles philosophiques et sociologiques allemandes, de la phénoménologie à l'école de Francfort.
    Son maître-ouvrage L'Homme, paru en 1940, est considéré comme l'un des trois livres fondateurs de ce courant, à côté de La Situation de l'homme dans l'univers, de Scheler (1928) et des Degrés de l'organique et l'Homme, de Plessner (1928). Il interroge la place spécifique de l'homme comme organisme vivant dans la nature, selon une approche qui croise les sciences de son temps, la tradition philosophique de l'idéalisme allemand et le pragmatisme américain. Le concept de l'homme comme 'être déficient', biologiquement inadapté, met en relief sa constitution physique particulière, ouverte au monde, par contraste avec la morphologie de l'animal, corrélée à son milieu naturel. L'homme, cet orphelin de la nature, survit en compensant ses déficiences biologiques initiales par l'action, laquelle lui permet d'élaborer une "nature artificielle".
    Cette anthropologie de l'action débouche sur une théorie des institutions que Gehlen allait développer par la suite et dont il propose une première esquisse dans ce livre.

  • Qu'est-ce qu'une nation ?

    Pascal Ory

    • Gallimard
    • 5 Novembre 2020

    "Oui, "qu'est-ce qu'une nation?" On reprend ici la question posée au XIXe siècle par Ernest Renan en se plaçant dans une perspective résolument planétaire ; une autre manière de faire de l'histoire globale.
    Car rien n'y fait : de la Révolution d'Octobre à la Pandémie de 2020 la nation, qu'on disait moribonde ou -pire- dépassée, est plus vivante que jamais. On ne compte plus, à la surface de la terre, les mouvements de "libération nationale", de l'Écosse à la Catalogne, de la Palestine au Kurdistan. Sans la nation comme clé d'interprétation l'histoire du monde depuis trois siècles serait incompréhensible. Sans elle l'irréductibilité de la Norvège ou de la Suisse, du Brésil ou de l'Afrique du sud resterait opaque. Sans elle le destin des puissances d'aujourd'hui, des États-Unis à la Chine, de l'Inde au Japon, devient illisible. Il n'y a rien de plus mondial que le national.
    On la disait imaginée, voire imaginaire : elle est construite, assurément, mais ni plus ni moins que l'international, le monde ou l'humanité, toutes ces fictions utiles grâce auxquelles -et à cause desquelles- les individus et les sociétés vivent et meurent. Quant à son imaginaire, il touche à l'essentiel, puisqu'il est celui d'une rencontre entre l'identité et la souveraineté : un peuple y devient le Peuple.
    Voilà pourquoi on a beau "déconstruire" la nation tous les matins, elle se reconstruit tous les soirs. Cette résistibilité aux vieilles prophéties religieuses ou laïques, libérales ou marxistes, méritait l'attention. Méritait un livre."
    Pascal Ory

  • Chronos ; l'occident aux prises avec le temps

    François Hartog

    • Gallimard
    • 1 Octobre 2020

    'Omniprésent et inéluctable, tel est Chronos. Mais il est d'abord celui qu'on ne peut saisir. L'Insaisissable, mais, tout autant et du même coup, celui que les humains n'ont jamais renoncé à maîtriser. Innombrables ont été les stratégies déployées pour y parvenir, ou le croire, qu'on aille de l'Antiquité à nos jours, en passant par le fameux paradoxe d'Augustin : aussi longtemps que personne ne lui demande ce qu'est le temps, il le sait ; sitôt qu'on lui pose la question, il ne sait plus.
    Ce livre est un essai sur l'ordre des temps et les époques du temps. À l'instar de Buffon reconnaissant les 'Époques' de la Nature, on peut distinguer des époques du temps. Ainsi va-t-on des manières grecques d'appréhender Chronos jusqu'aux graves incertitudes contemporaines, avec un long arrêt sur le temps des chrétiens, conçu et mis en place par l'Église naissante : un présent pris entre l'Incarnation et le Jugement dernier. Ainsi s'engage la marche du temps occidental.
    On suit comment l'emprise du temps chrétien s'est diffusée et imposée, avant qu'elle ne reflue de la montée en puissance du temps moderne, porté par le progrès et en marche rapide vers le futur.
    Aujourd'hui, l'avenir s'est obscurci et un temps inédit a surgi, vite désigné comme l'Anthropocène, soit le nom d'une nouvelle ère géologique où c'est l'espèce humaine qui est devenue la force principale : une force géologique. Que deviennent alors les anciennes façons de saisir Chronos, quelles nouvelles stratégies faudrait-il formuler pour faire face à ce futur incommensurable et menaçant, alors même que nous nous trouvons encore plus ou moins enserrés dans le temps évanescent et contraignant de ce que j'ai appelé le présentisme?'

    François Hartog

  • La caverne

    Manuel De Dieguez

    • Gallimard (réédition numérique fenixx)
    • 10 Juillet 2020

    La caverne se compose de trois parties : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, symboles d'une initiation progressive à la critique radicale de la notion de cause intelligible. Tout l'ouvrage déploie la question de savoir si les célèbres Yahous, imaginés par Swift, sont dotés d'une lueur de raison. L'Enfer étudie l'empire et le destin du calcul, texture et mesure des "causes". Descartes, Don Quichotte, saint Ignace et quelques autres témoignent d'une histoire cachée du sacrifice rituel. Celui-ci apparaît au coeur de l'évolution de la physique, de Thalès à Einstein. La notion d'idole est réintroduite dans la métaphysique. Le Purgatoire est placé sous la protection d'Homère et de Dante. Le destin de la raison naturelle des Yahous est soumis à une forte purge intellectuelle. Le narrateur, voguant d'île en île, visite tour à tour Scylla, l'île des Innocents, l'île des Disputeurs, des Lotophages, de Médamothi et d'Hélios Hypérion. La métaphysique "cyclopéenne" est observée et moquée en son oeil rond. Les personnages qui animent en secret la logique classique se démasquent. L'histoire des mathématiques, tantôt jansénistes, tantôt pélagiennes, est mêlée aux problèmes de la théologie et de l'exégèse sacrée. Une certaine lecture symbolique de l'Odyssée sert de référent constant à une "divine comédie" de la métaphysique occidentale. On découvre, ce dont on se doutait, que la théologie est malade de sa philosophie. Le Paradis raconte comment les philosophes, transportés au paradis de la pensée, où les choses sont enfin des choses et les preuves des preuves, s'initient à l'ironie socratique. Par une exégèse de la mort de Socrate, et par une analyse des actes et des feux de l'esprit, les rapports de la philosophie grecque au christianisme sont soumis à un questionnement nouveau et testimonial. L'ensemble de l'ouvrage développe, dans ses conséquences philosophiques, une anthropologie critique des idoles. La mise en question radicale de l'intelligibilité de la notion de cause, amorcée par Science et Nescience, débouche sur la nuit obscure de la philosophie et sur l'écoute, en elle, d'une vive flamme de la raison.

  • Paul Valéry et le théâtre

    Huguette Laurenti

    • Gallimard (réédition numérique fenixx)
    • 10 Juillet 2020

    Paul Valéry, « chercheur » impénitent, doit désormais prendre place parmi ceux qui, depuis Wagner, contribuèrent à la rénovation du théâtre. L'analyse des structures dramatiques examinées dans leur « fonctionnement » fut l'une de ses préoccupations constantes et s'insère dans celle de la « Comédie de l'Intellect » en même temps qu'elle l'éclaire. Les notes et les projets des Cahiers témoignent, mieux encore que l'oeuvre publiée, d'un sens aigu du théâtre : le refus de tout ce dont l'avait surchargé une tradition « bourgeoise » - réalisme, « psychologie », cabotinage - s'assortit du désir d'en retrouver la vérité première. Formaliste dans sa méthode - puisqu'elle se fonde sur le « système » inventé par le poète épris de rigueur scientifique, et qu'elle passe par les modèles sans cesse analysés de la musique et de la liturgie, de « l'épure » racinienne et de « l'auto-analyse » wagnérienne -, cette recherche aborde tous les aspects de la dramaturgie, met à nu des relations et des constantes autour desquelles s'organise le « jeu » de la représentation ; elle retrouve à travers elles les données que mettaient à jour, à la même époque, les grands théoriciens de la scène. Elle débouche aussi, nécessairement, sur l'analyse du processus de « fabrication » de l'oeuvre dramatique. Le créateur double ici le théoricien dans la recherche d'un théâtre-cérémonie à caractère expérimental, où la parole serait réduite à sa juste place dans l'équilibre de tous les moyens d'expression. De La Jeune Parque au « IIIe Faust », tout au long d'une carrière que jalonnent de précieuses ébauches, se révèlent les audaces et les timidités de ce « Robinson » de la scène qu'une tendance naturelle portait depuis l'enfance à traduire en formes théâtrales sa vision tragique du Moi. et qui, dans cette activité « latérale », se prend plus volontiers que jamais au pur plaisir de créer, et de se voir créer. Le lecteur trouvera dans cet ouvrage le répertoire de toutes les citations de Paul Valéry théoricien et créateur.

  • Les noms d'époque ; de "Restauration" à "années de plomb"

    Dominique Kalifa

    • Gallimard
    • 23 Janvier 2020

    Le temps est la matière vive de l'Histoire, que l'on s'attache de longue date à découper et à périodiser. Ainsi sont nés les époques, les périodes ou les âges de notre histoire. À ces 'divisions imaginaires du temps', selon l'expression de Charles Seignobos, les historiens ont consacré de nombreux et importants travaux. Un aspect est demeuré cependant en retrait : celui qui a trait aux noms et dénominations de ces époques.
    On ne s'est en effet jamais contenté de 'découper l'Histoire en tranches', on l'a dotée d'une kyrielle de noms propres - de 'Moyen Âge' à 'Belle Époque', de 'Renaissance' à 'Ancien Régime' -, qui pèsent sur la compréhension du passé. Car nommer n'est jamais neutre. La désignation d'une période charrie avec elle tout un imaginaire, une théâtralité, voire une dramaturgie qui viennent en gauchir l'historicité, et donc la signification. Élucider les noms d'époque - les linguistes disent 'chrononymes' - constitue donc une opération essentielle pour qui souhaite envisager le passé sans anachronisme ni faux-semblants.
    C'est à cette entreprise que ce livre est consacré. Les quatorze essais qui le composent s'attachent à quatorze 'noms d'époque' du contemporain, choisis parmi les plus usuels, en France comme à l'étranger. L'enquête débute au lendemain de la Révolution française, qui a échoué à réordonner le temps, mais réussi à le bouleverser. Elle s'achève dans les dernières années du XXe siècle. Entre-temps se dévoilera une large partie de l'histoire contemporaine, du 'Risorgimento' à la 'Fin de siècle', du 'Gilded Age' aux 'Trente Glorieuses', des 'Années folles' aux 'années noires'.

  • Méditation

    Martin Heidegger

    • Gallimard
    • 28 Novembre 2019

    Rédigé à la suite des Apports à la philosophie à la fin des années 1930, le texte publié sous le titre Méditation est une pièce maîtresse du chemin sur lequel Heidegger s'est engagé après ce qu'il est convenu d'appeler le "tournant".
    La question de l'Être reste la question centrale, mais elle est abordée ici dans une perspective originale, celle de l'histoire de l'Être. Méditation met au jour les présupposés philosophiques de la modernité, qui sont aussi et plus généralement ceux de la pensée occidentale depuis son commencement grec, et au premier rang desquels figure la Machenschaft, la fabrication. On voit en même temps se mettre en place les thèmes qui prendront une importance de plus en plus grande dans l'oeuvre heideggerienne, comme la question de la technique ou de la structure quadripartite du monde où se croisent le ciel et la terre, les divins et les mortels.
    À travers toutes ces analyses, Heidegger entend oeuvrer au dépassement de la métaphysique et préparer l'avènement de l'autre commencement, un commencement promis à la pensée depuis son premier matin mais qu'elle a manqué sans le savoir ni le vouloir. Cette préparation est en même temps celle de la décision de se mettre à l'écoute de l'Être. Cette décision cependant ne peut pas être entièrement la nôtre, elle est d'abord et avant tout celle de l'Être lui-même qui peut seul nous permettre d'entrer en possession de notre propre Être.

  • L'Eglise dans l'Etat ; politique et religion dans la France des Lumières

    Catherine Maire

    • Gallimard
    • 17 Octobre 2019

    Catherine Maire avait consacré un livre qui a fait date, il y a vingt ans, au jansénisme au XVIIIe siècle, De la cause de Dieu à la cause de la Nation. Elle élargit ici son enquête à l'ensemble des affaires politico-religieuses qui ont scandé le siècle, de la bulle Unigenitus (1713) qui condamne le jansénisme et devient une loi du royaume en 1730 à la Constitution civile du clergé, en 1790, pendant la Révolution. Loin d'apaiser les tensions liées à la tradition gallicane, en effet, l'affirmation de l'indépendance de la monarchie par rapport au Saint-Siège à la fin du XVIIe siècle les a réactivées sur de nouvelles bases. D'où le titre de l'ouvrage L'Église dans l'État, qui souligne comment l'inclusion est devenue source de divisions.
    L'auteur ne se contente pas de passer en revue les grandes controverses qui se sont succédé dans le sillage de l'affaire de la bulle Unigenitus, autour des biens ecclésiastiques, des refus de sacrements, de l'état civil des protestants ou de l'expulsion des jésuites. Elle met en évidence le fil rouge qui relie tous ces épisodes ; elle dégage les significations de ces querelles passionnées devenues pour nous inintelligibles ; elle fait ressortir les enjeux de cette recherche d'un impossible équilibre entre les libertés religieuses et les nécessités politiques.
    Elle montre enfin comment ces disputes constituent le terreau où s'enracine la pensée des philosophes des Lumières. De l'abbé de Saint-Pierre à d'Holbach, en passant par Montesquieu, Voltaire et Rousseau, la philosophie prend une nouvelle vie en se liant à l'actualité dont elle naît et se nourrit.

  • L'usage du vide ; essai sur l'intelligence de l'action, de l'Europe à la Chine

    Romain Graziani

    • Gallimard
    • 19 Septembre 2019

    Il semble que les états les plus désirables, à l'image du sommeil, ne puissent survenir qu'à condition de n'être pas recherchés, le simple fait de les convoiter pouvant suffire à les mettre en déroute. Or ce paradoxe de l'action volontaire, mal élucidé et jamais résolu dans la philosophie occidentale, est au centre de la pensée taoïste. L'auteur explore dans cette double lumière, à partir de diverses sphères d'expérience, de la pratique d'un sport à la création artistique, de la recherche du sommeil à la remémoration d'un nom oublié, ou encore de la séduction amoureuse à l'invention mathématique, les mécanismes de ces états qui se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. Une telle approche, qui requiert une observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience, permet de comprendre pour quelles raisons, et au terme de quelles expériences, les penseurs taoïstes de l'antiquité chinoise ont formulé les concepts si déroutants de non-agir ou de vide. Elle permet par la même occasion de démonter les erreurs et les leurres sur le pouvoir et la volonté qui sont à la base des représentations occidentales de l'action efficace.
    Mobilisant, sans les opposer, les ressources de la pensée chinoise et de la pensée européenne, l'ouvrage apporte ainsi une contribution originale à l'intelligence de l'action.

  • La fabrique de l'écrivain national ; entre littérature et politique

    Anne-Marie Thiesse

    • Gallimard
    • 12 Septembre 2019

    Qu'est-ce qu'un écrivain national? Créateur individuel et représentant reconnu d'une identité collective, il est l'incarnation d'une image de la nation par son oeuvre et par sa personne entre littérature et politique. Anne-Marie Thiesse est partie à la recherche de cette figure éminente, évidente, et de définition pourtant incertaine. Entre Sartre, Malraux et Camus, quel est l'écrivain national?
    'Nation littéraire' entre toutes, la France est sans doute celle qui a développé le rapport le plus étroit entre le littéraire et le national. Mais dans tous les pays, depuis les mouvements révolutionnaires européens du XIXe siècle jusqu'aux mouvements d'émancipation anticolonialistes, la littérature s'est vu reconnaître un rôle de premier plan dans les affrontements idéologiques. Mobilisés dans les guerres et les luttes de résistance comme éveilleurs et formateurs de la conscience nationale, les écrivains sont en période de paix l'objet d'un culte qu'entretiennent les musées, les ventes de manuscrits, les monuments funéraires et autres institutions culturelles. La reconnaissance internationale par le prix Nobel notamment est une forme de consécration de l'écrivain national.
    Aujourd'hui, la mondialisation et les pratiques nouvelles de la numérisation vont-elles abolir cette figure familière de la tradition nationale ou plutôt la métamorphoser?

  • Ernst Kantorowicz ; une vie d'historien

    Robert E. Lerner

    • Gallimard
    • 25 Avril 2019

    Ernst Kantorowicz (1895-1963) est considéré à la fois comme un spécialiste d'histoire de l'art, de théologie médiévale et de droit canonique, de philologie et de droit patristique, de littérature et de philosophie médiévales. Peut-être le doit-il d'abord à sa nature artiste. Sa biographie de Frédéric II de Prusse parue en 1927 est devenue un best-seller et Les Deux Corps du roi (publié en 1957), une expression de la science politique et du langage courant.
    Sa vie elle-même traverse les tragédies du siècle. Né dans une famille juive industrielle de Poznán, il débute en ardent nationaliste, engagé volontaire au service du Kaiser, blessé à Verdun, volontaire encore pour la lutte contre les spartakistes. C'est à ce titre qu'après la Première Guerre il est étroitement lié au Cercle de Stefan George - considéré alors comme le plus grand poète vivant - qui avait constitué autour de lui une sorte de secte fanatique d'antimodernisme et d'antirationalisme dévouée au culte du héros et à la recherche d'une Allemagne secrète et souterraine.
    Nationaliste conservateur, Kantorowicz s'engage pourtant dans la lutte antihitlérienne dès 1933, ce qui le conduit à refuser de prêter serment au régime nazi et donc à devoir démissionner de son poste universitaire en 1934. Il échappe de peu à la Nuit de cristal en 1938 et réussit à fuir, par l'Angleterre, aux États-Unis où il trouve un poste à Berkeley. Il s'y attache, fait école jusqu'à ce que le maccarthysme fasse de lui un des défenseurs de l'indépendance universitaire (à l'allemande), un des premiers intellectuels à refuser le serment de loyauté. Déchu de nouveau de son poste universitaire, il est accueilli à Princeton au sein de l'Institute for Advanced Study. Mais c'est sa personnalité qui rend Kantorowicz fascinant : cet érudit avait l'élégance d'un dandy, un charme personnel qui lui valait toutes les conquêtes, féminines et masculines. Il s'est lancé dans des liaisons brillantes avec l'aristocratie allemande et fut tout proche, sa vie durant, du grand historien d'art d'Oxford Maurice Bowra, autour de qui se pressait une cour d'esprits brillants.

  • Le Japon grec ; culture et possession

    Michael Lucken

    • Gallimard
    • 25 Avril 2019

    'Japon grec. Accolés, ces deux mots suscitent un sentiment d'étrangeté, une impression de chimère. Moitié Apollon, moitié samouraï, moitié Vénus, moitié geisha, dans un décor qui serait à la fois blanc et bleu comme les Cyclades, vert profond et rouge cinabre comme les sanctuaires shinto. Comment deux pays aussi distants peuvent-ils être rapprochés pour former une image cohérente?'
    L'ouvrage de Michael Lucken permet de suivre la pénétration diffuse de la culture grecque classique dans les arcanes de la littérature, de la philosophie,
    de l'architecture et des arts japonais contemporains. Entre la fin du XIXe siècle et 1945, le Japon s'est pris d'une véritable passion pour la Grèce antique. La sculpture bouddhique est revisitée à la lumière du corps grec, le théâtre nô est rapproché de la tragédie et l'architecture des banques réinterprète le temple classique! Aujourd'hui encore, bien des mangas et des dessins animés s'inspirent des dieux et héros de l'Antiquité.
    La façon dont le Japon - qui n'a jamais eu de contact direct avec la Grèce antique - a intégré cet héritage fournit un formidable modèle pour penser le grand problème de l'appropriation des cultures.

  • Science et nescience

    Manuel De Dieguez

    • Fenixx réédition numérique (gallimard)
    • 2 Avril 2019

    Depuis que la connaissance scientifique, de causaliste qu'elle était encore au début du siècle, est devenue structuraliste, la réflexion sur les fondements psychologiques, de la certitude - donc sur les fondements mêmes de la notion de « vérité » - cherche à reprendre sa place dans une métaphysique iconoclaste. Est-il possible d'esquisser une psychanalyse de la notion d'intelligibilité ? Quels sont les mécanismes inconscients et impératifs du « convaincant » dans tout savoir prédéfini comme objectif ? Pourquoi jugeons-nous intelligible le constant ? Voici une réflexion sur le vocabulaire mythique porteur de « l'intelligibilité » dans la physique classique, la génétique, l'ethnologie de C. Lévi-Strauss, l'économie politique d'Althusser, la linguistique. Il s'agissait d'éveiller l'attention sur la structure tautologique du savoir et sur l'arène de son piétinement rentable. La philosophie devenait une « maïeutique du vide ». une redécouverte du non-sens absolu de la course de la matière dans le vide. Cependant, l'étude du langage de Lacan conduit à mettre en évidence la structure cyclique de la conscience de soi, toujours prise au piège de sa propre image dans ces miroirs que sont nos « corps mentaux ». Les mathématiques elles-mêmes en forgent. L'étude de la conscience imageante propre à la politique, aux sciences, à la métaphysique, à la mystique permet d'esquisser une problématique générale du savoir sur les chemins du temps. La philosophie, en son audace propre, demeure l'ascèse de la descente dans le non savoir (nescience). Seuls le poète ou le dieu remontent vers la lumière... Il ne s'agissait donc ici, par une spéléologie de la compréhensibilité, que de démasquer l'idole fondamentale qu'est « l'arbre de la connaissance » en sa copie baptismale et magique de la constance. Peut-être le moment est-il venu de placer, par de modestes moyens, l'humanisme comme la théologie en face d'une critique radicale de leur re-présentation, afin que, par-delà l'univers pléthorique de la prévisibilité, resurgissent la vocation, la tension et le tragique de la transcendance.

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