Fariba Adelkhah

  • À vieilles civilisations, vieilles idées reçues... L'Iran est le pays des poètes et des roses, la patrie des Mille et Une Nuits, celle de Farah Diba, de Khomeyni et de la République des mollas. C'est aussi le pays qui cherche à se doter de la « bombe islamique », celui où la condition féminine est déplorable et dont le peuple aspire à sortir de la révolution religieuse.
    Pour dépasser ces idées reçues, il faut d'abord commencer par parler de l'Iran comme d'un pays ordinaire, façonné par son histoire longue et différenciée selon les époques. Il faut aussi prendre appui sur l'observation des pratiques sociales concrètes des Iraniens et de leurs effets, parfois inattendus, sur l'avenir du pays.

  • L'orientalisme et l'idéologie nationaliste ont laissé dans l'ombre les relations pluriséculaires nouées par l'Iran avec le reste du Moyen-Orient, mais aussi et surtout avec le Caucase, l'Asie centrale, le sous-continent indien et l'Extrême-Orient. Il en est découlé une perception distordue de l'histoire du pays. Depuis une quarantaine d'années, l'exil politique, l'expatriation économique, la généralisation du commerce transfrontalier, les pratiques de pèlerinage, l'engagement internationaliste dans différents conflits de la région ont conféré une importance accrue à l'institution de la frontière. D'autant que l'Iran est devenu un pays d'immigration et de refuge, accueillant sur son sol plusieurs millions d'Afghans et d'Irakiens. En outre, la frontière géographique et politique met en jeu d'autres frontières, entre les genres, entre le public et le privé, entre la légalité et l'illégalité, entre le religieux et le profane.
    Fariba Adelkhah se livre à une anthropologie des pratiques sociales du voyage en privilégiant l'étude des réseaux financiers et commerciaux transfrontaliers à l'échelle du Grand Khorassan et du golfe Persique, de l'expatriation au Japon, de la diaspora irano-californienne, de l'immigration afghane en Iran, des pèlerinages sur les lieux saints de Syrie et d'Arabie, des rêves de départ et de retour qui habitent le corps social. Au fil d'une observation participante s'étalant sur une dizaine d'années, elle apporte un éclairage neuf sur l'économie politique du néolibéralisme en République islamique, sur la participation sociale des femmes, sur la conscience nationale et religieuse - en bref sur ce qu'être Iranien (et Iranienne) veut dire, au jour le jour, et sur l'ambivalence des appartenances ou des identités. Quand les voyages forment la nation...

    Fariba Adelkhah, anthropologue, est directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (SciencesPo-CERI). Elle a notamment publié La Révolution sous le voile. Femmes islamiques d'Iran (Karthala, 1991) et Être moderne en Iran (Karthala, 1998, nouvelle édition augmentée en 2006). Elle poursuit actuellement des recherches sur la société afghane.

  • « La Révolution iranienne de 1978-1979 et le régime islamique qui en est issu n'ont pas fini de nous interpeller. Mais parmi les questions que nous nous posons l légitimement à leur sujet , une seule, à vrai dire, a passionné et passionne encore l'opinion occidentale : c'est la question des femmes. Sujet populaire et toujours d'actualité, mais également chargé d'ambiguïté, d'émotion , de douleur, voire de danger ! Fariba Adelkhah a eu le courage de s'y attaquer et d'aller enquêter sur place, en anthropologue, en s'efforçant de résister à la simplicité trompeuse des thèses partisanes et des oppositions manichéennes. Aussi, le travail qu'elle nous livre aujourd'hui tranche-t-il singulièrement, par son sérieux et son originalité, sur la littérature superficielle et de parti pris qui semblait régner jusqu'à présent dans ce domaine.
    Le résultat est une riche moisson d'observations et d'analyse sur l'idéologie et les pratiques des cercles féminins musulmans de la capitale iranienne. Fariba Adelkhah démontre notamment bien la double contradiction qui caractérise l'évolution de statut de la femme en Iran, double contradiction dont la question du voile fournit une sorte de condensé (d'où son incompréhension en Occident) : durant le règne des deux derniers Shah le dévoilement forcé des iraniennes a contribuer à accentuer leur enfermement dans le cadre familial ; à l'inverse, sous la République islamique, c'est par le truchement de leur revoilement, même contraint, qu'elles ont pu accéder à un rôle croissant dans la vie de la Cité.
    De même Fariba Adelkhah nous fait découvrer que les femmes qu'elle étudie ont vécu et perçu la Révolution, non seulement comme un mouvement de contestation de l'ordre impérial, mais aussi et surtout comme un outil d'élaboration d'un ordre social et, notamment, d'une nouvelle identité féminine.
    Pour avoir su résister aux sirènes de la facilité, Fariba Adelkhah ser, n'en doutons pas, ciolemment contestée, tant par les uns, qui l'accuseront de tiédeur suspecte, que par les autres, qui ne lui reprocheront des sympathies coupables. Mais qu'elle ne s'en émeuve pas, bien au contraire : ces attaques seront le plus bel hommage qui pourra être rendu à son livre ! » Jean-Pierre Digard

  • être moderne en Iran

    Fariba Adelkhah

    Dans la première édition de cet ouvrage, l'auteur avait révélé un visage méconnu de l'Iran postrévolutionnaire. La société est vivante, diversifiée et autonome par rapport au régime. Mais elle est aussi en interaction permanente avec ses institutions. Une société civile aux prises avec un Etat totalitaire? On assiste plutôt à la formation d'un espace public, que véhiculent de multiples pratiques religieuses, sportives, consuméristes, économiques et politiques. En témoigne notamment la recomposition d'un style de vie, celui de l'homme intègre, qui se veut désormais un "être en société". L'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad contredit-elle cette évolution?
    Une nouvelle édition, augmentée, de ce livre classique, épuisé depuis deux ans, s'imposait pour comprendre l'arrière-plan social et politique de la crise nucléaire actuelle.

  • Les migrations, les pratiques du voyage nous rappellent que le monde est en mouvement parce qu'elles constituent elles-mêmes un mouvement social. Il est nécessaire que les problématiques du développement prennent mieux en compte la complexité des mobilités contemporaines, tant ces dernières relèvent des objectifs les plus directs de l'aide. Elles n'y parviendront qu'en s'émancipant des attentes dites sécuritaires qui pèsent de plus en plus sur la formulation des politiques publiques. Le voyage est une pratique de développement, et un objet de l'économie ou de l'anthropologie du développement. Il doit maintenant devenir un sujet à part entière de l'aide au développement.

  • Après quelques mois à peine de sympathie, en 1978-1979, la révolution iranienne rassembla contre elle, dans l'opinion occidentale, une sorte de front uni de la répulsion et de la crainte. Depuis la mort de l'Imam Khomeini, les signaux que nous envoie la République islamique, d'apparence plus ambiguë, donnent lieu à des interprétations hésitantes : l'annonce d'une réforme décisive dans le sens de l'ouverture économique est suivie du rappel très officiel que Salman Rushdie est toujours condamné à mort... Qu'en est-il ? Loin des stéréotypes, ce livre nous montre de tout près une société iranienne en pleine mutation, un régime politique en proie à tous les aléas d'une lutte factionnelle féroce mais feutrée, et un État soucieux, après des années d'isolement, de reprendre la place qu'il a toujours ambitionnée dans une région dont il reste l'un des « poids lourds ».

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