Roger Vitrac

  • Pièce étonnante, chef-d'oeuvre du théâtre surréaliste (d'ailleurs créé par Antonin Artaud, en 1928), Victor ou Les enfants au pouvoir est en apparence une comédie bourgeoise : à l'occasion d'un anniversaire, celui d'un garçon de neuf ans, éclatent la folie des uns, l'adultère des autres ; la bonne couche avec le maître de maison. Mais Victor, l'enfant, a la taille et l'esprit d'un adulte ; avec une petite amie de cinq ans, il s'emploie à dénoncer les apparences, à révéler toutes les laideurs et tous les secrets, avec une terrible cruauté. Le langage lui-même s'emballe : tantôt vers le délire surréaliste, tantôt en créant des mots nouveaux, ou des images poétiques. Vingt ans avant Ionesco, c'est déjà le théâtre de l'absurde, ou celui de la cruauté cher à Artaud. Sous le rire, que suscitent les moyens les plus divers et les plus grossiers, cet enfant de Jarry laisse un goût de cendre.

  • Le Peintre (farce en un acte, 1922) , Mademoiselle Piège (fragment, 1922), Entrée libre (drame en sept tableaux, fragment, 1922), Poison (douze tableaux, fragments, 1922), L'Éphémère (fantasmagorie, 1929), autant d'oeuvres fixant pour le lecteur, malgré l'inachèvement de l'une ou de l'autre, l'aspect scintillant, cocasse, fantastique de l'écrivain surréaliste. Un dialogue vif et parfaitement poétique l'introduit dans un monde à part où déjà paraît le génie de l'absurde tel qu'on le découvrira plus tard avec Beckett et Ionesco. Et peut-être ces fragments d'une éblouissante drôlerie sont-ils nécessaires pour comprendre tout à fait les deux textes qui suivent et ferment le présent volume : La Bagarre (comédie en trois actes) et Médor (comédie en trois tableaux) qui pourraient passer pour des drames bourgeois si dès le début le lecteur ne retrouvait, sous l'apparente familiarité des personnages et des situations, une causticité fondamentale, le goût du rêve, le glissement presque imperceptible vers l'incroyable. La Bagarre et Médor font penser, par leur thème vaudevillesque, à Labiche et Feydeau qui seraient revus par un poète.

  • "Un petit bistrot à Montmartre le 24 décembre 1919 à 6 h. 1/2 du soir « Chez Tatave ». Comptoir en zinc disposé à droite de la scène, en diagonale. Au fond peintures représentant un coin de la Côte d'Azur. Adossée au mur, une banquette de moleskine. Tables, chaises. À gauche, la devanture vitrée donnant sur le boulevard où la fête bat son plein. On distingue au travers des vitres un panneau où sont inscrites les spécialités de Tatave : Vins de Cassis et de Cavalaire, Côtes du Rhône, huîtres, oursins, violets, moules, clovisses, etc. Au premier plan à gauche et à droite de la scène, tables et chaises. De même à gauche et à droite de la devanture. Téléphone au comptoir, phono à pavillon.
    Au lever du rideau, Tatave est derrière son comptoir. Au zinc, un homme d'une quarantaine d'années aux vêtements fatigués et légèrement éméché. Au guéridon du fond, contre la devanture, Léa devant un café-crème, regarde au dehors, les yeux vagues."

  • Ce volume, le dernier de l'oeuvre théâtrale de l'auteur de Victor qui connut sur la scène un succès éclatant, comprend trois texte : La Croisière oubliée, pièce radiophonique, Le Sabre de mon père, comédie en trois actes créée en 1951 au Théâtre de Paris, et Le Condamné, comédie.
    L'école surréaliste à laquelle appartient Roger Vitrac l'a doté d'une plume à la fois magique et concrète : il s'en sert aussi bien pour écrire une fable mousseuse et pétillante que pour construire un vaudeville où les situation psychologiques, les rebondissements d'action, les silences eux-mêmes sont conduits d'une manière naturellement lumineuse et cruelle, animés par un esprit où le partage de la poésie, de la gravité et du rire sont maintenus d'un bout à l'autre dans un équilibre parfait.

  • "Ce n'est pas une maison, c'est un casino", dit la fille de concierge en voyant défiler dans la loge de ses parents, un jour de mai 1914, les habitants de l'immeuble qui sont les acteurs de cette pièce. Il y a la belle Désirade, femme accueillante et facile, l'acteur Vincent Bonaventure, qui tient le rôle de Don Quichotte, Vincent Despagne, un ancien militaire, monsieur Dujardin qui prévoit toujours la guerre, sa femme, leur fils Simon, un petit garçon qui enregistre de façon précise l'univers des adultes, le commente et l'explique.
    Le mariage d'une amie de madame Dujardin, Flore Médard, avec un savant professeur d'archéologie, Arcade Lemercier, est à l'origine d'un certain nombre d'énigmes et de coups de théâtre. Qui est Arcade Lemercier ? Il prétend être égyptologue et consacrer sa vie au trésor d'Aménophis IV. Mais est-ce vrai ? Pourquoi Flore s'est-elle rasée la moitié de la tête avant le dîner donné en l'honneur de son mariage et s'est-elle enfuie ensuite ?
    On se pose encore la question à la fin de la guerre de 1914, dans la cave de l'immeuble, pendant que tonne la grosse Bertha. Arcade, que l'on croit à Verdun, a déserté. Il est bien décidé à faire la prochaine guerre, celle de mil-neuf-cent-plus-tard, celle-ci ne vaut pas le coup... de Trafalgar. Mais la pièce n'est pas finie et continue après la guerre de 1914.
    En s'introduisant à l'intérieur de la bourgeoise comédie des boulevards, Roger Vitrac en a parodié les thèmes et les valeurs. Par ses jeux de mots, les mystifications de ses personnages, il est un des plus authentiques représentants du théâtre surréaliste.

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