• Depuis quelques années, la question resurgit avec force : peut-on séparer l'oeuvre de son auteur ? Du Nobel attribué à Peter Handke aux César à Roman Polanski, sans parler du prix Renaudot à Gabriel Matzneff, le débat fait rage. De même, le passé nazi de grands penseurs du XXe siècle, à commencer par Heidegger, trouble notre appréciation de leur legs, tandis que l'inscription d'un Céline ou d'un Maurras au livre des commémorations nationales a suscité une âpre querelle.
    Faut-il considérer que la morale des oeuvres est inextricablement liée à celle de leurs auteurs ? Et bannir les oeuvres lorsque leur auteur a fauté ? Loin de l'invective, ce court essai entend mettre en perspective, historique, philosophique et sociologique, cette question, en analysant les prises de position dans ces « affaires ». Mais loin du « tout se vaut », il tranche, offrant à chacun les moyens de cheminer intellectuellement sur un terrain semé d'embûches.

  • De l'affaire Deyfus à la fin des années 1960, on ne compte plus les écrivains qui ont incarné en France la figure de l'" intellectuel ", celui qui s'engage dans la cité en mobilisant son pouvoir symbolique.
    On pense tout de suite à Zola. Mais aussi à Aragon, à Malraux, à Sartre, à Simone de Beauvoir, et à tant d'autres. Autrement dit, d'abord aux écrivains de gauche ou, à tout le moins, réputés " progressistes ". Cependant, si Malraux fut le premier ministre de la Culture français, et si le modèle sartrien de l'engagement a connu une diffusion mondiale, il ne faudrait pas oublier pour autant ceux qui, au nom de leur engagement à droite, se sont illustrés dans les années sombres de notre histoire : Maurras, Brasillach, Rebatet, Drieu la Rochelle, Céline. Le regain d'intérêt pour leurs écrits les plus virulents dans un contexte de montée de l'extrême droite et de la xénophobie nous invite au contraire à un retour sur l'histoire de leurs engagements.
    De fait, toutes les représentations étudiées dans ce livre demeurent profondément ancrées dans notre culture politique et ont même connu un regain d'actualité depuis les années 1990, qu'il s'agisse des catégories de droite et de gauche (malgré les tentatives de nier leur validité), du débat Orient/Occident (le " choc des civilisations "), ou encore des affrontements politiques autour de l'" identité nationale ". Elles constituent le vivier auquel puisent les intellectuels, les prophètes et les idéologues d'aujourd'hui, comme en témoigne l'épilogue de ce livre.
    D'où la nécessité d'en revisiter l'histoire et d'en comprendre les ressorts culturels et professionnels, comme nous le propose cet essai documenté et profondément neuf, qui interroge aussi les formes de l'engagement.
    Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS. Auteure de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999), de La Responsabilité de l'écrivain (Seuil, 2011) et de La Sociologie de la littérature (La Découverte, 2014), elle a dirigé Translatio. Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation (2008), L'Espace intellectuel en Europe (2009) et Profession ? Écrivain (2017).

  • Un écrivain peut-il tout dire et, si non, quelles sont les limites que la société et l'époque lui assignent ? Un écrivain doit-il tout dire et, si oui, les lois de la République des lettres lui font-elles obligation d'enfreindre celles du pouvoir et de la morale ?
    Depuis le XVIIIe siècle, les discours sur les dangers de la lecture et l'influence subversive des hommes de lettres sur les esprits confortent la croyance dans les pouvoirs de l'écrit. Face à eux, tenants de l'art pour l'art et partisans de l'engagement des intellectuels se retrouvent autour de la défense d'une éthique propre à la littérature. Ces débats, hantés à l'origine par la mémoire des événements révolutionnaires et profondément redéfinis au moment de l'épuration par la " collaboration de plume ", n'ont cessé depuis deux siècles d'animer les prétoires, le Parlement et les colonnes de presse.
    Cet ouvrage en restitue toute l'importance, intellectuelle et politique, à travers l'étude de quatre moments-clés, qui marquent autant d'étapes dans l'histoire de la liberté d'expression et de la morale publique en France : la Restauration, le Second Empire, la Troisième République et la Libération. On y revisite des procès célèbres : ceux de Béranger, Courier, Flaubert, Baudelaire, ceux des naturalistes et, à partir d'archives inédites, ceux des intellectuels collaborationnistes.
    L'épilogue examine la redéfinition de ces enjeux des années 1950 à nos jours : les formes de censure se font plus discrètes, la parole de l'écrivain a perdu de son poids dans l'espace public, mais l'actualité montre que la littérature peut et sait encore être scandaleuse.
    Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS (Centre européen de sociologie et de science politique). Auteure de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999), elle a notamment dirigé Translatio. Le Marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation (CNRS, 2008) et L'Espace intellectuel en Europe (La Découverte, 2009).

  • Concentration croissante de l'édition, montée en puissance des agents littéraires, emprise des contraintes commerciales sur la circulation des livres, domination de l'anglais d'un côté, diversification des langues traduites de l'autre... Les flux de traductions favorisent-ils le dialogue entre communautés nationales ? Sont-ils au contraire l'expression d'un impérialisme économique qui s'accompagne d'une hégémonie culturelle ? Première analyse sociologique du marché mondial de la traduction, l'enquête menée par Gisèle Sapiro et son équipe offre une radiographie passionnante de notre paysage éditorial : circulation des oeuvres d'un pays à l'autre, logiques du marché, spécificités de la réception, stratégies d'universalisation. Ou comment, contre la « marchandisation » du livre, une autre mondialisation éditoriale se fait jour, qui passe par des réseaux intellectuels, des alliances entre petits éditeurs indépendants et défenseurs de la diversité culturelle. Une contribution majeure pour comprendre la place de la France sur le marché du livre à l'heure de la globalisation.

  • « Mais comment une revue peut-elle s'imposer au point de devenir la "rose des vents" de la République des lettres et le rester pendant quarante ans ? » C'est cette question, posée d'emblée par Anna Boschetti, que le numéro 40,1 d'Études littéraires vise à examiner. On a souligné à juste titre le pluralisme et la « mesure » qui caractérisent les choix de la Nouvelle revue française et qui lui permettent de se démarquer de la plupart des revues contemporaines, attachées à des mots d'ordre esthétiques ou idéologiques finissant inévitablement par les dater et par restreindre leur capacité d'attraction. Sa réputation, qui n'est plus à prouver, tient principalement à deux traits primordiaux : le goût raffiné des contributeurs, présent dès la genèse de la revue, qui demeure à l'avant-plan lorsqu'il s'agit de sélectionner les textes à publier ; enfin, l'équilibre entre continuité et renouvellement qui assure à la revue une place d'honneur aux premières loges de l'actualité littéraire des premières décennies du XXe siècle.
    Par l'étude des principales périodes de l'histoire de la NRF, il s'agira de comprendre, à travers ce numéro, comment le rayonnement dans tous les domaines de la vie culturelle a pu persister, et ce, malgré les aléas de l'histoire. L'étude du contexte d'émergence de la revue et de ses principaux directeurs (J. Rivière, J. Paulhan, Drieu La Rochelle), joint à l'angle sociologique annoncé par le texte introductif, met en lumière une modernité esthétique entretenue non seulement par le souci constant de préserver un équilibre, mais surtout par un dévouement sans réserve à la revue de la part de ses contributeurs.

  • This edited collection analyses the reception of a selection of key thinkers, and the dissemination of paradigms, theories and controversies across the social sciences and humanities since 1945. It draws on data collected from textbooks, curricula, interviews, archives, and references in scientific journals, from a broad range of countries and disciplines to provide an international and comparative perspective that will shed fresh light on the circulation of ideas in the social and human sciences. 
    The contributions cover high-profile disputes on methodology, epistemology, and research practices, and the international reception of theorists that have abiding and interdisciplinary relevance, such as: Antonio Gramsci, Hannah Arendt, Karl Polanyi, Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Edward Said and Gayatri Spivak. This important work will be a valuable resource to scholars of the history of ideas and the philosophy of the social sciences; in addition to researchers in the fields of social, cultural and literary theory.

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